Histoire de notre association de 1959 à 1963

Le bulletin, qui ne reproduisait que des textes d'émissions, se mue en une revue culturelle : elle reprend des textes d’émissions, mais édite aussi des textes originaux.

Les quatre premières années d'occupation d'un terrain gardé jusqu'alors par les seuls catholiques allaient amener une réaction où, avec la complicité de politiciens de droite, de journaux obscurantistes ou réactionnaires, on s'efforça de contenir ou d'annihiler la percée laïque.

La thèse défendue à l’époque par les milieux bien pensants reposait sur l’idée selon laquelle la notion de laïcité dépassait largement l'application qui en avait été faite, que la laïcité recouvrait tout ce qui ne relevait pas de la cléricature, que les associations sociales, culturelles, familiales de toute provenance, du moment qu’elles se trouvaient fondées hors de l’autorité immédiate de l’Église catholique, devaient se trouver représentées dans la gestion des émissions « non religieuses ». Bref, on minimisa l'importance du message des laïques engagés et on tenta de les dissoudre dans la masse des laïcs passifs.

Pour les premières années de présence en radio et en télévision, nous avons pu compter sur la collaboration régulière de John Bartier, Roger Chif, Serge Creuz (dessins), Maurice Deliens (dessins et décors), Albert Deman, Fernand Lefèvre, Francine Plumart, Edgard Polomé, Edgard Poot (régie), Claire Préaux, Jacques Rifflet, Paul Tapie, Paul Twisselmann, Marthe Van de Meulebroeke, Jacques Van Hollebeeck (films et photos)

Pour toutes les décisions qui seront prises à partir de 1961, la laïcité doit énormément à Robert Wangermée, directeur général de la RTB depuis 1960 et par la suite, administrateur-directeur général jusqu’en 1984.

En 1961, le nombre d’émissions annuelles télévisées passe de dix-huit à vingt-six.

Comme nous l’avons rappelé plus haut, l’association sans but lucratif La Pensée et les Hommes est fondée le 30 juin 1961. Ses statuts sont publiés dans les annexes du Moniteur belge le 6 juillet 1961 (acte n° 2866). Les membres fondateurs de notre association sont Lucia de Brouckère, René Evalenko, William Fraeys, Jules Haché, Robert Hamaide, Fernand Janson, André Koeckelenbergh, Robert Leclercq, Walter Mondo, Georges Papy, Jean-Omer Piron, Raymond Renard, Frantz Roquet, Pierre Vanbergen, Georges Van Hout. Le siège social est situé au 87 avenue René Comhaire, à Bruxelles.

L’article 3 des statuts définissent les buts de l'association de la manière suivante :

L'association a pour objet de contribuer à la diffusion et au rayonnement des principes de laïcité, de tolérance, de fraternité humaine, de progrès social et scientifique, de libre examen auxquels ses fondateurs sont unanimement attachés. L'association poursuivra la réalisation de cet objectif par tous les moyens qu'elle jugera utiles et notamment par l'organisation d'émissions radiophoniques et télévisées de philosophie et de morale laïques, l'édition de publications périodiques destinées à faire mieux connaître ces émissions. Elle pourra en outre organiser ou participer à l'organisation de conférences, congrès, centres d'études et de documentation, ainsi que de toutes autres initiatives qui lui paraîtront utiles à la réalisation de ses objectifs.

En sa séance du 1er juin 1961, le conseil d'administration de la RTB reconnaît le principe de l'égalité d'accès aux médias pour les catholiques et les laïques et garantit l'accès pour les israélites et les protestants en tant que groupes culturels. Ce droit d’accès reconnu est égal ou proportionnel à l’importance numérique pour chaque groupe.

La portée de cette décision est primordiale pour l’histoire de la laïcité : au delà des partis politiques, pour la première fois dans l'histoire de la Belgique, une instance officielle reconnaît des droits égaux aux organisations laïques et aux organisations catholiques.

Le conseil d'administration de la RTB supprime la Commission consultative, en place depuis 1955. Il confie la totalité de la gestion pour les émissions de radio et de télévision à un organisme extérieur, reconnu comme représentatif de la Communauté laïque, l'ASBL, constituée sous le nom de l'émission elle-même, La Pensée et les Hommes. Enfin, il reconnaît l'égalité des droits en durée, fréquence, budget, moyens de production et localisation dans les programmes, pour la tendance religieuse catholique et pour la tendance laïque.

Cette victoire, obtenue après cinq ans de lutte, est historiquement significative. Pour la première fois, dans une démocratie occidentale, un organisme public de radio-télévision reconnaît une association comme représentative de la communauté laïque et lui accorde des droits identiques à ceux de la communauté religieuse catholique. Les laïques flamands n'allaient obtenir cette reconnaissance que quelque vingt ans plus tard ; les laïques de France ne l'ont pas encore obtenue à ce jour…

En 1962, le conseil d'administration de la RTB accorde, sur le deuxième programme radio, cinquante-deux émissions annuelles de trente minutes à La Pensée et les Hommes ; les émissions religieuses catholiques disposaient de cette ouverture à l’antenne depuis une dizaine d'années.

Le conseil d'administration de la RTB, institution francophone dont dépendaient cette année-là les émissions en langue allemande, charge La Pensée et 1es Hommes de la gestion des émissions radiophoniques de philosophie et morale laïques à destination de la Communauté germanophone (une émission mensuelle de trente minutes), dont l’animatrice sera pendant très longtemps Annie Kestelyn.

En 1962, La Pensée et les Hommes lance les premières émissions (radio et télévision) consacrées à la contraception et au planning familial. Le sujet restait tabou dans les médias : le traiter était pragmatiquement passible du Code pénal. Comme le docteur Lagroua Weill-Hallé avait évoqué ces questions à la télévision française, La Pensée et les Hommes l'invite à Bruxelles. L'émission, la première en Belgique à aborder publiquement le sujet, déclenche des réactions en chaîne. Mme Lagroua Weill-Hallé est reçue dans les milieux laïques belges. La Famille heureuse est fondée. Tous les médias publics s'emparent du sujet : l'interdit est levé ; et, peu après, les articles du Code pénal relatifs à l'information sur les moyens contraceptifs se trouvent réformés. Aucun responsable de la télévision officielle n'aurait pris le risque de programmer un pareil sujet. Il s'est trouvé libéré par le coup d’audace de La Pensée et les Hommes.

La Pensée et les Hommes est cofondatrice de l’ASBL la Famille heureuse.

Son siège social est transféré au 40 boulevard Clovis à Bruxelles.

Parmi les sujets pour lesquels La Pensée et les Hommes va militer, avec des moyens de diffusion extrêmement puissants pour l'époque et compte tenu du vide antérieur, relevons :

— l'assistance morale à l'armée ; 
l'assistance morale aux détenus ;
l'assistance morale généralisée ;
le droit à l'interruption volontaire de grossesse ;
la suppression du recours à la divinité dans le serment prononcé en justice ;
la reconnaissance nationale de la laïcité, au même titre que les institutions religieuses (ici, c'est le Conseil d'administration de la RTB qui avait donné l'exemple), etc.

Persécutions diverses

Dans les feuilles bien pensantes, à l'agenda de la radio-télévision, l’émission était, ou bien annoncée « à proscrire absolument », ou était bien purement et simplement ignorée. Parfois La Libre Belgique, reprise par Vers l'Avenir et L'Appel des Cloches, n'hésitaient pas, pour mieux les dénoncer, à falsifier certains de nos textes d'émission et à récidiver lors de la publication des droits de réponse (voir la revue La Pensée et les Hommes, 6e année, n° 5, octobre 1962).

Ayant conclu une émission sur Ingmar Bergman (1961) par la phrase : « Aide-toi, car le ciel ne t’aidera pas !», Georges Van Hout eut droit à un éreintement sur deux colonnes dans La Libre Belgique où il fut présenté comme le « monsieur Homais » de la radio-télévision. Lorsque, pour la première fois, il fut question de contraception à la télévision, Georges Van Hout est qualifié comme suit par le même plumitif : « ce Monsieur qui n’aime pas les enfants, encore qu'il fasse profession de vivre de ceux des autres » (il était alors préfet d'athénée).

Le Pacte des Ondes du 23 novembre 1963

Les représentants des radio-télévision laïque, catholique, israélite et protestante adhèrent à un accord sur le droit de diffuser tout message valable, quelle que soit son inspiration sociale, morale ou philosophique, quitte à le présenter sans ambiguïté et à informer pleinement le public de manière à ne pas le surprendre ou le choquer sans avertissement.

La déclaration commune affirmait :

Le progrès ne résulte pas de la restriction de la liberté de penser ou de s'exprimer librement, mais bien de la connaissance adéquate de la réalité, permettant à l'homme de fonder son jugement et de motiver son action.

Dans une société pluraliste, toute information, toute croyance sincère, toute œuvre d'art doit pouvoir être communiquée, quel que soit son engagement particulier.

Toute « censure » au sens strict est d’ailleurs interdite par notre Constitution ; elle est, de plus, contraire à l'esprit de nos lois et de nos mœurs politiques et sociales.

Cet accord, rendu public au cours d'une conférence de presse, mettait fin à un conflit en cours à la RTB à propos de la diffusion des films Jules et Jim et À bout de souffle. Les milieux de la RTB ne virent pas cet accord aussi favorablement qu'on pourrait l'imaginer : la querelle en cours prenait fin et parmi les journalistes, chaque camp s'estimait « grugé ». Cette fois, le conseil d'administration reporta la diffusion d’À bout de souffle, initialement prévue pour le 13 novembre 1963.

Revu aujourd'hui, le texte n'énonçait que des évidences. Il va de soi que, sans cet accord, les principes de la programmation auraient évolué exactement de la même façon, quoique plus lentement au début. Son plus grand mérite aura été de nous épargner une «guerre des ondes» inutile et de contraindre dès lors les politiciens à découvrir d'autres terrains de conflit pour justifier leur vigilance.

La censure

À la RTB, en télévision, le dépôt d'un texte écrit avant la diffusion de l’émission était obligatoire, comme il l’était en radio avant 1956. Lorsqu'au cours d'un débat – ô combien spontané ! – un participant s'écartait de son rôle, il s'attirait les observations du préposé qui même, parfois, menaçait de couper l'antenne. L'extension de l'enregistrement par magnétoscope allait officiellement et de facto supprimer cette contrainte.

Lorsque Franco fait garrotter le communiste Grimau (1963) La Pensée et les Hommes se propose de diffuser un éditorial télévisé à ce sujet. Il lui est opposé l’article 25 de la loi du 18 mai 1960, l’émission étant considérée comme une offense à l'égard d'un chef d’État étranger. L’exécution de Grimau a alors été remplacée par l’évocation de l'assassinat juridique de Francisco Ferrer (1909), dans la même Espagne accablée par une autre tyrannie. Et dans le contexte d'indignation où l'exécution de Grimau avait plongé l’opinion publique en Belgique, tout le monde a compris l’allusion. Par contre, en 1975, c'est en toute liberté que Max Gallo est venu parler à nos antennes des crimes de Franco.

Nous avons connu quantité de censures humiliantes sur les mots. Le Dictionnaire philosophique de Voltaire, notamment, fut expurgé, ad usum delphini. Les expressions telles que coucher avec... ont dû être supprimées ; nombre de verbes à l'indicatif furent remplacés par des conditionnels. Le préposé de la RTB possédait une certaine habileté dans le décalage des modalités adverbiales : le certainement devenait probablement, et assurément engendrait peut-être, etc. Nous avons subi ces mesquineries sans trop sourciller : si elles ne changeaient guère le sens, le fait de les accepter nous permettait quand même de diffuser nos textes. Pour preuve que La Pensée et les Hommes avait raison sur ce point : aujourd’hui, une telle censure est devenue impensable.

Le nombre d'abonnés à la revue dépasse le nombre de trois mille.

De manière discrète, se constitue un groupe informel comprenant des catholiques progressistes et des laïques engagés. Les participants conviennent de se rencontrer plusieurs fois par an pour discuter, en toute franchise, des problèmes sur lesquels il convient d'éclaircir les positions. Ce groupe et ceux qui en sont issus par essaimage ont fonctionné durant neuf ans ; il s'y est établi des relations d'estime, de respect mutuel et parfois d'amitié.

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